Les exercices spirituels

Ces exercices consistaient tout d’abord en une discipline du corps, les pythagoriciens pratiquaient par exemple des exercices respiratoires afin de faciliter la concentration et la remémoration.
Il s’agissait en quelque sorte de dompter le corps afin qu’il trouve son équilibre et ne trouble pas l’esprit qui se trouvera ainsi mieux disposer à effectuer ses fonctions essentielles que sont la méditation et la contemplation.

Si certains ont voulu voir dans ces pratiques des éléments comparables à ce qui se rencontre dans la tradition chamanique, il serait semble-t-il plus juste de les rapprocher de pratiques comme le yoga qui mettent le corps en union avec l’esprit afin de permettre à la pensée de n’être troublée par aucun facteur extérieur et d’atteindre la contemplation de l’être et du vrai.

Pythagore était paraît-il capable de se rappeler ses existences antérieures et certains pythagoriciens pratiquaient des exercices de remémoration consistant à se rappeler tous les événements du jour ou de la veille. Pour Porphyre il ne s’agit pas de simples exercices de mémoire, mais de véritables examens de conscience par lesquels le sujet juge ses actes passés et se prépare à mieux agir dans le futur.
S’il nous reste peu d’écrits sur ces pratiques nous pouvons cependant supposer qu’il s’agissait d’un entraînement comparable à celui de l’athlète qui renforce et endurcit son corps. Selon le même principe le philosophe doit renforcer son âme et la rendre plus libre.

Il s’agit donc pour reprendre les mots de P. Hadot d’une ascèse orientée vers deux directions qui bien qu’apparemment opposées se complètent, la concentration et la dilatation du moi, deux tendances qui se trouveront réunies dans la figure du sage qui est l’horizon de tous le courants philosophiques.
Toutes ces attitudes se fondent sur une sorte de dédoublement du moi qui refuse de se soumettre à ses désirs et prend conscience de son pouvoir de se détacher de ses objets de convoitise. Le but étant d’atteindre une perspective universelle de la nature ou de l’esprit.
Par ces exercices spirituels le moi parvient à ne plus se confondre avec les objets auxquels il était attaché.

Nous retrouvons ici l’exercice de la mort dont nous avions parlé précédemment, en se concentrant sur lui-même pour trouver en lui l’universel et ainsi aller au-delà de soi pour s’unir au tout, le philosophe parvient à se libérer de la crainte de la mort, à libérer son âme des entraves du corps (Platon), à replacer la mort dans l’ordre des phénomènes naturels qu’il suffit de comprendre pour ne plus les craindre (Epicure), quels que soient les principes fondamentaux de sa pensée c’est vers cette paix de l’âme libérée de la peur de la mort que tend le philosophe.

Le modèle de l’homme libre, c’est bien entendu le sage plus qu’humain, il est en effet comme un dieu libéré de toute passion, animé par le seul désir d’agir justement en contemplant le vrai et le bien auquel son esprit s’identifie. Le sage vit ainsi dans un éternel présent, sans espoir ni crainte, chaque instant est pour lui une source de joie éternelle.

Il s’agit donc pour le philosophe de pratiquer aussi parmi les exercices de l’âme la contemplation de la nature (car comme nous l’avons souligné sa connaissance a une finalité éthique) et la contemplation de la figure du sage qui constitue une image stimulante pour encourager le philosophe a toujours poursuivre la voie qu’il s’est fixé.

Ainsi même si le philosophe, que P. Hadot range parmi les non – sages, ne peut atteindre pleinement la sagesse son effort reste louable dans la mesure où même si ses progrès sont minimes il offre à l’homme une possibilité de s’arracher à l’insatisfaction et à l’alternance des plaisirs et des peines dont il est victime.

Cet idéal du philosophe antique est d’ailleurs assez comparable à celui proposé par le bouddhisme, il faut  » déposer le fardeau « , c’est-à-dire conformément aux quatre nobles vérités se libérer des souffrances et des imperfections que subissent la plupart des hommes, dans la mesure où nous sommes toujours insatisfaits par les plaisirs impurs que nous procurent la poursuite des biens sensibles et l’attachement à notre subjectivité particulière. C’est ce détachement de soi pour s’unir au monde qui caractérise le sage antique.

Conclusion

La question se pose donc maintenant de savoir pourquoi la philosophie a progressivement perdu cette manière de se comprendre elle-même comme mode vie et pourquoi elle est devenue ce discours souvent purement théorique et au service d’autres disciplines, oubliant ainsi de se traduire dans les actes et l’existence.

A cette question P. Hadot répond en considérant que cet état de la philosophie est le produit des progrès du christianisme qui se présentant comme la philosophie révélée a coupé le lien entre le discours théorique résultant de l’activité intellectuelle du philosophe et la manière de vivre qui est dictée par les écritures et que la philosophie se doit de justifier, de commenter, de développer sans jamais se substituer à lui.

Certes la rencontre entre la tradition juive puis chrétienne et le monde grec n’a pas été sans enrichissement de part et d’autres, puisque le mode de vie philosophique préconisé par les sages de l’antiquité a été retenu par les chrétiens comme le mode de vie le plus propice à la vie contemplative et à la purification de l’âme, mais la conséquence en a été le divorce entre le mode de vie et le discours qu’il impliquait.

Ainsi le mode de vie monastique bien qu’inspiré par le mode de vie des anciens (les stoïciens par exemple) s’est trouvé séparé du discours philosophique auquel il était lié.
Le discours philosophique (platonicien et aristotélicien principalement) a été séparé du mode de vie qu’il inspirait pour ne plus être considéré que comme un simple matériel conceptuel utilisé dans les controverses théologiques. Cette tendances de la philosophie à ne plus être qu’un discours a subsisté même lorsque la philosophie moderne a pris son autonomie.

L’idée d’une philosophie servante de la théologie se trouve présent chez un auteur scolastique comme Suarez au XVI° siècle, qui affirme que la philosophie doit se mettre au service de la théologie dont elle est l’esclave. Cette conception de la philosophie esclave s’inspire de ce qu’affirmait déjà Philon d’Alexandrie lorsque s’inspirant du programme d’éducation de Platon dans la République il commençait par présenter les sciences comme les esclaves de la philosophie qui devait elle-même être asservie à la sagesse qui est la parole de Dieu révélée par Moïse.

Les Pères de l’Eglise reprendront ce schéma en remplaçant la philosophie mosaïque par celle du Christ.
La philosophie grecque dont il est question ici c’est le discours philosophique uniquement.
Le christianisme s’était présenté comme une philosophie en tant que mode de vie en face duquel demeurée la philosophie profane en tant que discours. A partir du III° siècle c’est principalement sous la forme du néoplatonisme, synthèse du platonisme et de l’aristotélisme, que ce discours va subsister. Il y aura donc un asservissement de la philosophie antique à la théologie chrétienne qui conduira à une contamination réciproque des deux traditions.

Dans la trinité le père correspondra au premier Dieu platonicien, le fils à l’intellect plotinien, pour ensuite donner à des controverses théologiques qui aboutiront à la représentation d’une trinité consubstantielle.

La logique et l’ontologie aristotélicienne intégrées dans le néoplatonisme fourniront les concepts nécessaires (nature, essence, substance, hypostase.) à la formulation des dogmes de la trinité. En contrepartie l’ontologie aristotélicienne va s’affiner et se préciser.

Au XIII° l’apparition des universités, qui vont progressivement remplacer les écoles monastiques, va faire évoluer le rapport de la philosophie au christianisme. De plus la redécouverte des textes d’Aristote va contribuer à cette renaissance philosophique. Cette philosophie universitaire sera la scolastique qui sur de nombreux points renoue avec les méthodes d’enseignement et d’exercice spirituel pratiqués dans la fin de l’antiquité.

De nos jours la philosophie est principalement perçue comme un art spéculatif, comme une démarche purement théorique, si le problème de la philosophie comme mode de vie n’a jamais été soulevé c’est principalement à cause précisément des progrès du christianisme qui font que la doctrine chrétienne se présentant, pour reprendre les mots d’Etienne. Gilson, non pas comme  » une simple connaissance abstraite de la vérité « , mais comme  » une méthode efficace de salut « , dans cette optique la philosophie ne peut donc être comprise que comme une discipline théorique au service de la théologie et de la religion.

Et en s’affranchissant de la tutelle religieuse, la philosophie, en s’exerçant dans un cadre universitaire, héritier de l’université médiévale, est restée discipline théorique toujours considérée comme devant être au service d’une autre autorité qu’elle-même, ainsi le philosophe – fonctionnaire sera : soit au service de l’état, soit au service des sciences, le philosophe deviendra  » un intellectuel  » ayant pour fonction de produire une représentation systématique de la société et du monde en général sans que pour autant sa pensée détermine et modifie son genre de vie.

Cependant cette tendance n’est qu’une tendance et dès le moyen âge l’idée de la philosophie comme mode de vie fut redécouverte dans les universités médiévales.

En effet malgré cette tendance dominante la conception antique de la philosophie n’a pas totalement disparu et s’est conservé dans certaines communautés religieuses ou profanes ou chez des individus isolés.
Ainsi certains réaffirmèrent-ils avec la redécouverte des textes d’Aristote au XIII° siècle l’importance d’œuvres comme L’Ethique à Nicomaque proposant un choix de vie orienté vers la contemplation et vers l’union avec l’intellect divin.

C’est également le cas de Dante ou Maître Eckhardt.
Au XIV° siècle, Pétrarque rejettera l’idée d’une philosophie purement théorique et ne considérera comme philosophes que ceux qui confirment par leurs actes ce qu’ils enseignent.
Erasme affirmera les mêmes choses en se référant à Socrate, Diogène ou Epictète, mais aussi au Christ, considérant que même les philosophes païens avaient finalement mené en poursuivant leur idéal de sagesse une vie chrétienne.

A la renaissance on assistera à un retour aux attitudes des anciens avec Montaigne. Et même ensuite chez Descartes les Méditations métaphysiques peuvent être considérées comme un exercice spirituel comparable à ceux pratiqués par les anciens dans la mesure où il s’agit en s’exprimant à la première personne de passer d’un moi individuel à un moi plus universel.

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