Extrait de « L’individualisme est un humanisme » de F. de Singly

Quelque argent et une chambre à soi

« Pour comprendre cet individualisme qui vise à ce que chacun puisse être une personne émancipée – libérée – et singulière – comme usage visible de cette liberté -, on peut relire le classique féministe, Une chambre à soi de Virginia Woolf (1978). Dans cet essai, cette écrivaine, chargée d’écrire une conférence sur « Les femmes et le roman », affirme qu’« il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une oeuvre de fiction ». Sinon elle est condamnée à rester dans la prison de son sexe, comme la sueur de Shakespeare qui ne pouvait pas créer, car « arrivaient alors ses parents qui lui disaient de raccommoder les chaussettes ou de surveiller le ragoût, et de ne pas perdre son temps avec des livres et des papiers ». Virginia Woolf refuse que les femmes soient d’abord considérées comme femmes. Elle réclame qu’elles puissent développer, elles aussi, leur projet personnel. Ce droit ne prend sens que si en même temps elles peuvent avoir des ressources leur permettant de rendre effectif leur projet. Virginia Woolf insiste sur la chambre à soi pour permettre provisoirement à la femme de s’isoler des contraintes associées au rôle de femme. Le « libéralisme » (au sens américain, proche donc de l’individualisme) insiste sur la séparation: « Le libéralisme est un monde de murs, et chacun d’eux engendre une liberté nouvelle » (M. Walzer, 1992 ). C’est un paradoxe constant dans la conquête de soi: éventuellement briser des murs, non pas pour rester dans un champ de ruines, mais pour reconstruire les siens afin d’avoir un monde à soi. En transposant l’énoncé initial de Virginia Woolf, il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à elle si elle veut écrire une oeuvre, la sienne : sa vie. Le féminisme, mouvement collectif, a lutté et continue de lutter pour que les femmes puissent disposer d’elles-mêmes, de leur corps, puissent échapper à une définition de leur identité qui ne soit que « relationnelle » en tant que « fille de » ou « femme de », puissent construire une vie « personnelle ». L’individualisme ne peut devenir réalité que si et seulement s’il est en même temps projet collectif.  »
François de Singly, Lindividualisme est un humanisme, 2011, p 12, Ed. de l’Aube

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